Âgé de vingt-huit ans lors de son arrestation, Palden Gyatso ne fut libéré qu'en 1992, alors qu'il avait presque soixante ans. ll vit désormais à Dharamsala, dans le Nord de l'Inde.
Depuis qu'il a fui le territoire occupé du Tibet, en 1992, il a voyagé en Europe et aux Etats-Unis avec Amnesty International et d'autres organisations de défense des droits de l'homme. En 1995, il témoigna devant la Commission des droits de l'Homme des Nations unies.
Il s'était rapproché du râtelier à matraques. Il en sélectionna une, plus courte, d'une trentaine de centimètres de long, et la brancha afin de la recharger. Il y eu des étincelles accompagnées de crépitements. "Pourquoi es-tu ici ?" poursuivit-il. "Parce que j'ai placardé des affiches à Lhassa réclamant l'indépendance du Tibet." "Alors tu veux toujours Rang-tsèn* ?" demanda-t-il d'un ton plein de défi. Il n'attendit pas ma réponse. Il débrancha la matraque électrique et commença à me titiller ici et là avec son nouveau joujou. A chaque décharge, je tressaillais des pieds à la tête. Puis tout en criant des obscénités, il m'enfonça la pointe dans la bouche, la sortit, l'enfonça de nouveau. Il retourna ensuite près du mur et en choisit une plus longue. J'avais l'impression que mon corps se désintégrait. Je me rappelle vaguement qu'un des gardes fourra ses doigts dans ma bouche pour me tirer sur la langue afin de m'empêcher d'étouffer. Il me semble aussi qu'un des Chinois présents, écuré, sortit précipitamment de la pièce.
Je me souviens comme si c'était hier des vibrations qui me secouaient tout entier sous l'effet des décharges : le choc vous tenait sous son emprise, pareil à un violent frisson. Je sombrai dans l'inconscience et en me réveillant, je découvris que je gisais dans une mare de vomissures et d'urine. Depuis combien de temps étais-je là ? Je n'en avais pas la moindre idée. J'avais la bouche enflée, je pouvais à peine bouger la mâchoire. Au prix d'une souffrance indicible, je crachai quelque chose : trois dents. Plusieurs semaines s'écouleraient avant que je puisse à nouveau manger des aliments solides. En définitive, je perdis toutes mes dents.
* Böd Rang-tsen : la liberté pour le Tibet.
Päldèn Gyatso, Le feu sous la neige, mémoires d'un moine tibétain, Version française, Paris, © Actes sud, 1997.
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